Le rock’n roll, une musique Noire qui a désinhibé les Blancs
Le 9 décembre dernier, la France a célébré son idole incontestée qui a su traverser les époques et les générations. Jean-Philippe Smet était un chanteur franco-belge qui a importé en France sa passion pour le rock’n roll, une musique américaine métissée. Certes, Jean-Philippe Smet était un être exceptionnel par son talent, son énergie, sa force et son amour des gens. Mais comment est-il devenu Johnny Hallyday? Quelle a été l’oeuvre nationale de Johnny, fan d’Elvis mais aussi de Piaf et Brassens?
La musique adoucit les moeurs. Elle les révèle également. L’intensité des notes de Johnny ont révélé nos émotions pendant plus de ses 50 ans de carrière. A ces concerts, nous étions tous inter-connectés, unis en une foule alignée sur une même fréquence.
Petit moment d’histoire du rock’n roll, la musique qui balance (to rock) et qui fait se tourner (to roll).
Rappelons qu’entre le XVIII et le XIXème siècles, des armateurs européens et les colons du Nouveau Monde ont distribué plus de 11 millions d’esclaves Noirs pour approvisionner l’Europe en produits nouveaux (sucre, café, cacao, coton, tabac, or…). Ce commerce triangulaire utilisait la traite négrière à des fins commerciales, au prix de la négation la plus flagrante des droits humains et à l’origine d’un mouvement d’intense et profonde souffrance pour tous ces êtres venant d’Afrique de l’Ouest, expatriés en terre inconnue, hostile et oppressive.
La lignée du rock’n roll provient de la voix de ces esclaves installés dans le sud des Etats-Unis, dans des plantations de coton ou de tabac. Déracinés et abandonnés, ils se réfugient dans le chant pour exprimer leur tristesse, leurs déboires, leurs mémoires, leurs croyances. C’était le blues, terme dérivé de l’expression anglaise “blue devils” (les diables bleus en français) qui signifie “les idées noires”. Rappelons-nous du magnifique Otha Turner, qui guidait des ensembles de percussions à l’aide d’un simple fifre en bambou. Décédé en 2003 à l’âge de 95 ans, Otha nous a légué de nombreuses vidéos, dont les plus récentes témoignent s’il en était besoin de l’étrange actualité du blues américain.
Dans le même temps, le continent américain accueille également des Européens de toutes nationalités qui fuient leur pays en guerre ou qui fuient la misère, et qui sont tous imprégnés de cette idée un peu biblique que ce Nouveau continent est la terre promise d’une vie meilleure. Ces Européens mènent une petite vie nucléaire, au sein de petites fermes. Ils ont amené leurs instruments aussi et c’est à coup de guitare, de violons ou encore de banjos importés par les esclaves que naissent de nouvelles musiques, issue d’un syncrétisme tout particulier : c’est le folk, c’est le blue grass, c’est la country.
La fin de la guerre de sécession a mené à l’abolition de l’esclavage, courageusement menée par Abraham Lincoln. La Nouvelle Orléans (ancienne ville française) et le fleuve du Mississipi regorgent alors de nouveaux êtres libres, afro-américains, qui continuent à s’exprimer dans la musique. Un vent de liberté souffle sur ces terres, relayé par l’improvisation du jazz qui s’affranchit des contraintes - rythmiques. C’est un moment crucial pour les Etats-Unis toujours ravagé par le racisme comme le chante Billie Holiday dans les années 1950 avec son titre “Strange fruit” :
“Scent of magnolias, sweet and fresh
Then the sudden smell of burning flesh”
C’est finalement la révolution industrielle qui fera naître le rock’n roll. La population américaine devient de plus en plus nombreuse et l’industrie toute entière se tourne vers la satisfaction de ses besoins - et de ses désirs. Il faut de la main d’oeuvre pour l’habiller, la nourrir, lui confectionner des produits de consommation. Une grande partie de la main d’oeuvre nécessaire à cette nouvelle entreprise provient encore des Afro-américains qui remontent le fleuve du Mississipi pour les conduire dans les grandes villes autour de lacs : Détroit, Chicago…
A ce moment-là, la conjonction est parfaite pour diffuser une musique nouvelle génération à grande échelle : les Afro-américains prennent leurs guitares sous le bras, leur musique rencontre celle des immigrés européens et les techniques industrielles dernier cri - l’enregistrement sonore de disques et l’essor du cinéma - vont propulser leur musique dans les foyers du monde entier.
Citons Bill Haley & the Comets, chanteur Blanc, qui a créé l’événement avec la musique du générique du film “Graine de violence” sorti en 1954, le fameux “Rock around the Clock”.
On connaît la suite : Elvis Presley, plus gros vendeur de disques de tous les temps, ce chanteur Blanc qui popularise le genre naissant dans les années 1950 du “rockabilly”, un mélange de musique country et de rythm and blues. Son talent de chanteur et sa gestuelle jugée provocatrice et indécente par l’Amérique puritaine de l’époque, font d’Elvis une emblème du rock’n roll et un sujet de controverse.
Jusque dans sa mort, habillé d’un cercueil blanc immaculé, Johnny Hallyday aura voulu s’inscrire dans la lignée d’Elvis.
Le moment de communion nationale en hommage à Johnny Hallyday que la France a connu le 9 décembre dernier est un moment symbolique de son histoire. Entre hommage national et cérémonie catholique, les symboles ramènent notre pays à son histoire: terre d’accueil, terre d’asile, pays des droits de l’homme mais aussi ancien colonisateur européen et pays ravagé, hier et aujourd’hui, par les guerres de religion, les références et les partis pris se bousculent.
Fière de son histoire, de ses traditions et de sa modernité, la nation française était unie autour de ce héraut du rock’n roll. Une musique qui a créé une culture à part et qui a toujours placé l’expérimentation sonore et la quête constante d’inventions dans son ADN. Peut-être est-ce un beau présage pour la France?
Beau syncrétisme.
Belle profondeur d’un chanteur célébré par toute une nation.


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